Deux fois par mois, lesgauchers.com donne carte blanche à Pierre-Michel Bertrand, auteur de "l’Histoire des gauchers" et du "Dictionnaire des gauchers" (Édition Imago). Ce spécialiste reconnu (dont les ouvrages sont traduits en de nombreuses langues) nous livre librement ses réflexions, ses découvertes, ses coups de cœur et, pourquoi pas, ses "coups de gueule".
UNE PUB RENVERSANTE… (2e partie)

Pourquoi diable, demandai-je dans ma précédente chronique, les huit enfants figurant dans cette pub pour la SNCF sont-ils tous gauchers ?
Récapitulatif :
- Ça ne peut pas être intentionnel (ça n’aurait aucun sens…)
- Ça ne peut pas être par hasard (une chance sur quatre millions pour qu’une telle coïncidence se produise !)
- Ça ne peut pas être par erreur (la photo ne paraît pas avoir été inversée : le globe terrestre est à l’endroit, deux fillettes portent bien leur montre au poignet gauche, etc.)
Quelle est alors la solution de l’énigme ?
Élémentaire, mon cher Watson, élémentaire…
La psychologie de la vision nous apprend que la plupart des gens regardent une image comme ils lisent un texte, c’est-à-dire en la balayant de gauche à droite. Plus précisément, l’œil aborde l’image par le côté gauche et l’explore ensuite en profondeur en cheminant vers le côté droit.

C’est là un phénomène que l’historienne de l’art M. Gaffron nomme le glance curve (la courbe du regard) et dont H. de Montrond, dans son livre Être gaucher, analyse la « secrète dynamique », notamment dans le domaine des médias [1].
Dans la pub en question, le glance curve joue un rôle déterminant. En « pénétrant » dans la classe par la gauche, le spectateur est en effet naturellement amené à rencontrer le regard des enfants, mesurant ainsi la passion qui semble les habiter.
Or, pour une raison indéterminée (liée sans doute à la configuration des lieux qui ne permettait pas au photographe de se placer du bon côté), le visuel de départ était dans l’autre sens : les enfants regardaient vers la droite, ce qui ne produisait pas l’effet escompté. On n’avait pas l’impression de les aborder de face, mais de biais. Le sentiment de proximité, de familiarité, d’identification, nécessaire à toute communication publicitaire, était moins évident. Bref, la mayonnaise prenait mal.
Qu’à cela ne tienne ! Se dirent nos chers créatifs. Inversons l’image et retouchons-la au Photoshop pour les détails ne supportant pas l’inversion (la mappemonde, les mots sur la porte, la montre au poignet gauche, etc.). Et, voilà, le tour était joué ! Ni vu ni connu !
… Mais c’était oublier qu’un droitier vu en miroir se transforme ipso facto en gaucher et c’était ne pas tenir compte de ce dicton auvergnat concernant les minorités visibles : « Quand il y en a un ça va ; c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes ».
Et le hasard voulant qu’il y ait huit droitiers sur le cliché initial, l’on s’est donc, au final, retrouvé avec cette anomalie assez surprenante d’une classe peuplée à 100% de gauchers. [2]
…Voilà, c’était aussi bête que cela !
Gauchèrement vôtre,
Pmb
[1] Mercedes Gaffron, « Right and Left in Pictures », Art Quaterly, XIII, 4, 1950, pp. 312-331 ; Henri de Montrond, Être gaucher, Albin Michel, 1993.
[2] Je crois que les auteurs de la pub ont été conscients de cette incongruité et qu’ils ont cherché, faute de pouvoir la dissimuler, à la rendre moins criante, notamment en faisant disparaître le stylo que tient la blondinette du premier plan… mais la main est demeurée en position d’écriture.
Merci à Cécile Riffard & Marion Deblaise, du service communication de la SNCF, pour leur aimable coopération.
1er novembre 2009
______________________________