Deux fois par mois, lesgauchers.com donne carte blanche à Pierre-Michel Bertrand, auteur de "l’Histoire des gauchers" et du "Dictionnaire des gauchers" (Édition Imago). Ce spécialiste reconnu (dont les ouvrages sont traduits en de nombreuses langues) nous livre librement ses réflexions, ses découvertes, ses coups de cœur et, pourquoi pas, ses "coups de gueule".
MA PETITE MAIN DROITE
Depuis quelques jours je vis une expérience troublante. Ma main gauche étant devenue à moitié impotente suite à une opération chirurgicale, je suis contraint de faire appel à ma seule main droite pour tous les gestes de la vie quotidienne.
Or, comme pour tous les gauchers, cette main droite s’avère être « ma mauvaise main ».
Ho, croyez bien que je ne l’ai jamais brimée pour autant. Je me flatte même d’avoir été plutôt permissif à son égard, lui laissant des prérogatives que bien des mains gauches de droitiers pourraient lui envier. C’est à elle, par exemple, que revient l’honneur de saluer mes amis ; c’est elle qui change les vitesses lorsque je conduis ; c’est elle aussi, toujours en voiture, qui choisit la station de radio, qui règle le chauffage ou qui fouille dans la boîte à gants ; c’est encore elle qui a le privilège de jouer la mélodie lorsque je me mets au piano ; c’est elle qui tape les chiffres sur le pavé numérique de mon ordinateur ; etc.
Malgré tout, elle est loin d’avoir acquis cette prestesse, cette agilité, cette force, cette précision, ce tact dont ma main gauche est capable (du moins l’était jusqu’à peu et dont elle le sera à nouveau après rééducation). Tout ce que ma pauvre dextre entreprend hors de son champ étroit de compétences témoigne à l’ordinaire d’une balourdise, je dois dire, assez affligeante. (Lui reprocher sa gaucherie ou son manque de dextérité serait faire preuve d’une ironie cruelle).
Depuis quelques jours elle fait cependant preuve d’une opiniâtreté touchante et s’acquitte plutôt bien des nouvelles tâches qui lui incombent. Certes, elle travaille encore avec lenteur et maladresse, mais elle vient à bout d’à peu près tout.
Je ne doute pas qu’avec le temps et l’expérience elle finirait par me devenir une « seconde main gauche ».
Il n’est pas dans mon intention ici de faire l’apologie de l’ambidextrie. Non, ce que je veux simplement souligner c’est que nous autres humains, qu’on qualifie de bipèdes, sommes surtout des bimanes. Ça peut paraître une lapalissade de le dire, mais tant pis : le fait d’avoir une main « meilleure » que l’autre ne doit pas nous faire oublier que toutes deux sont strictement identiques, tant au plan morphologique qu’au plan neurologique. Bref, la différence que nous éprouvons et, par suite, que nous instaurons entre notre main droite et notre main gauche, est une différence de statut et non pas de nature.
C’est la raison pour laquelle je me plais à répéter cette définition, en forme de maxime morale :
Un gaucher n’est rien d’autre qu’un droitier de la main gauche.
Gauchèrement vôtre,
PMB
15 avril 2009