
Deux fois par mois, lesgauchers.com donne carte blanche à Pierre-Michel Bertrand, auteur de "l’Histoire des gauchers" et du "Dictionnaire des gauchers" (Édition Imago). Ce spécialiste reconnu (dont les ouvrages sont traduits en de nombreuses langues) nous livre librement ses réflexions, ses découvertes, ses coups de cœur et, pourquoi pas, ses "coups de gueule".
Quel rapport entre la main gauche et le gigot ?
Les agapes de la période qui s’achève auront permis à beaucoup d’entre nous de satisfaire à la tradition du gigot. C’est l’occasion pour moi de vous mitonner une petite chronique dont vous me direz des nouvelles…
Je notais dans ma chronique du 15 novembre que gauche se disait esclanche en ancien français. Mais figurez-vous que ce mot signifiait également… gigot. À bien y regarder, on ne voit pas trop le rapport et ce double sens (attesté par les vieux dictionnaires) m’a laissé longtemps perplexe. Je n’ai pu l’élucider que tout récemment. J’ai le plaisir de vous en livrer la primeur.
C’est une histoire peu banale que celle-là.
Pour passer de la main gauche au gigot de mouton, il faut faire un détour par le cheval. Je m’explique :
Lorsqu’un cavalier monte à cheval, il le monte toujours par la gauche. C’est une règle de l’équitation, déjà valable au Moyen Âge, qui s’explique facilement : l’usage veut en effet que le cheval, lorsqu’on le mène à pied, soit tenu par la main droite (ou main dextre, d’où le terme dedestrier).
Ainsi, au Moyen Âge, lorsque le cavalier se tourne vers le cheval pour l’enfourcher, sa main gauche, sa main esclanche, est située du côté de l’épaule de l’animal. L’épaule d’un cheval a donc fini par prendre le nom d’esclanche. Le vocable serait ensuite passé du lexique de l’équitation à celui de la boucherie : une éclanche désigna une épaule de mouton, puis, par extension, une cuisse de mouton, donc un gigot.
C’est ainsi que le vieux mot par lequel on désignait la main préférée du gaucher servit à désigner une pièce de boucherie !
Bon, je vous le concède, l’anecdote ne mérite peut-être pas une communication à
l’Académie des Sciences. Elle ne nous apprend rien, à proprement parler, sur les gauchers. Elle est néanmoins révélatrice.
Où que l’on regarde, vers quelque époque ou pays que ce soit, dans quelque domaine des sciences, de l’art, de l’histoire, de la religion, de la sociologie ou (comme ici) de la linguistique, l’on est confronté à d’incessantes surprises de ce genre. Tout se passe comme si, hier autant qu’aujour d’hui, le gaucher faisait, si j’ose dire, « tache dans le paysage » (et je vous prie de croire que cette expression n’a dans ma bouche aucune connotation péjorative). Dès qu’il est question du gaucher, rien ne semble aller de soi, tout paraît insolite, bizarre, plaisant, inattendu, biscornu.
… Bref, si le gaucher n’existait pas, le monde manquerait décidément d’attrait !
Mes amitiés gauchères à tous,
PMB
15 janvier 2009